lundi 9 mars 2015

Les riches doivent-ils se révolter ?

L’impôt est un sujet austère que l’actualité met parfois en spectacle. L’épisode brouillon de l’exil fiscal de Gérard Depardieu et la fraude fiscale avouée du ministre du budget Jérôme Cahuzac ont successivement braqué les projecteurs sur l’effort des riches pour échapper à l’impôt. Tandis que le premier épisode attirait l’attention sur d’autres riches contribuables qui eussent aimé plus de discrétion, tel Bernard Arnault, plus grosse fortune de France essayant d’obtenir la nationalité belge, le deuxième donnait plus de saveur encore aux révélations du Offshore Leaks, fuite de documents listant quelques bénéficiaires de comptes bancaires dans les paradis fiscaux. Exil fiscal, évasion fiscale, ces deux faces de l’effort antifiscal ne sont pas une spécificité française mais caractérisent la vaste communauté cosmopolite des riches à la recherche des territoires fiscaux les mieux disants, les moins gourmands et les plus opaques. Même la Suisse, longtemps modèle des paradis fiscaux, n’est plus épargnée, comme en témoigne le tollé sucité au même moment par le parachute doré du PDG de la multinationale pharmaceutique Novartis (qui a fini par y renoncer, avant d’évoquer son possible exil fiscal au moment où les Suisses adoptaient une proposition référendaire pour limiter les rémunérations). Entre l’évocation de l’exil fiscal des riches et l’évasion fiscale, il y eut toutefois un grand retournement : autant la première fut accompagnée d’un concert d’approbations des protestations des riches, aidés par des médias s’indignant à l’unisson d’une pression fiscale excessive, autant la fraude fiscale d’un ministre, de surcroît en charge de la lutte contre cette même pression fiscale, fut unanimement condamnée, avant que cette réprobation ne s’étende aux paradis fiscaux. Il s’agit pourtant de deux procédés servant le même but. Sans doute l’exil fiscal est-il légal, s’il n’est pas tout à fait loyal, puisque uniquement valable sur le papier : Gérard Depardieu n’ira pas vivre dans un village belge, bien trop ennuyeux, pas plus que dans une ex-république soviétique « dangereuse » ; sans doute, à l’inverse, l’évasion fiscale est-elle à illégale et, en principe, pourchassée par tous les Etats même les plus cléments. Serait-on tout à coup si sensibles à la légalité ? On sait évidemment que la fraude fiscale paraît parfaitement légitime aux fraudeurs. Et même à beaucoup de ceux qui ne sont pas assez riches pour en profiter mais qui, par une ruse de la raison, l’approuvent : c’est que, jugent-ils, s’ils étaient riches, il ne manqueraient d’en faire autant. Façon de préserver des rêves de richesse qui ne se réaliseront jamais. Dans ce concert hypocrite, l’exil fiscal et l’évasion fiscale attirent donc l’attention sur un phénomène majeur de notre époque d’enrichissement des riches : leur révolte.