lundi 9 mars 2015

Bis repetita placeo et montgolfière

Lors d'un passage dans l'Orne l'année dernière, j'ai découvert un joli petit château de multiples manières. Depuis les airs d'abord, lors d'un vol en montgolfière que j'effectuais avec des amis ; puis à pied pour en explorer l'intérieur. Si vous passez par ce département un jour, il mérite bien une petite visite. Imaginez le lieu. Majestueux, surplombant de splendides terrasses, le château de Sassy domine fièrement les vallons environnants, dans la campagne d’Argentan. Datant du XVIIIe siècle, il vient de subir une restauration qui met en valeur ses murs de pierre et de brique ainsi que son orangerie. Lorsqu'on pénètre dans le château par la cour d’honneur, on est saisi par l’élégance des bâtiments en U, très bien entretenus. Il en va de même à l’intérieur où l’on peut parcourir des appartements ornés de tapisseries d’Aubusson et des Gobelins. Le mobilier y est superbe, notamment la bibliothèque du chancelier Pasquier qui publia six tomes de ses Mémoires allant de la fin de Louis XVI à la Restauration et la monarchie de Juillet. La famille d’Audiffret-Pasquier est toujours propriétaire depuis 1850 de ce domaine, veillant sur son intégrité. De sublimes jardins à la française s’ouvrent sur la campagne environnante, par trois terrasses somptueuses. Ce jardin a été réalisé en 1925 seulement, par le paysagiste Achille Duchêne à la demande du duc d’Audiffret. L’ancien potager, situé au pied du château, a été remplacé par trois terrasses plantées de nombreux buis et ifs taillés, mis en valeur par des allées de sable rose. Les murs entourant le potager ont été abaissés pour créer une belle perspective sur la vallée. Sur la dernière terrasse dort un bassin entouré de parterres symétriques majestueux. Quand on en gagne l’extrémité, il suffit de se retourner pour avoir une vue splendide sur le jardin et le château. Je ne pensais pas retourner là-bas un jour. Et pourtant, j'ai appris aujourd'hui que mon prochain séminaire d'entreprise aurait justement lieu là-bas ! Et, mieux encore, qu'il y avait au programme un vol en montgolfière qui était prévu pour l'occasion ! Je ne suis pas mécontent de réitérer cette expérience (le vol en montgolfière est une expérience étonnante et très dépaysante), mais je suis toujours sidéré de redécouvrir à quel point le monde peut être petit, par moments. Et pour ceux que cela intéresse, je vous laisse le lien vers ce site de vol en montgolfière.


Les riches doivent-ils se révolter ?

L’impôt est un sujet austère que l’actualité met parfois en spectacle. L’épisode brouillon de l’exil fiscal de Gérard Depardieu et la fraude fiscale avouée du ministre du budget Jérôme Cahuzac ont successivement braqué les projecteurs sur l’effort des riches pour échapper à l’impôt. Tandis que le premier épisode attirait l’attention sur d’autres riches contribuables qui eussent aimé plus de discrétion, tel Bernard Arnault, plus grosse fortune de France essayant d’obtenir la nationalité belge, le deuxième donnait plus de saveur encore aux révélations du Offshore Leaks, fuite de documents listant quelques bénéficiaires de comptes bancaires dans les paradis fiscaux. Exil fiscal, évasion fiscale, ces deux faces de l’effort antifiscal ne sont pas une spécificité française mais caractérisent la vaste communauté cosmopolite des riches à la recherche des territoires fiscaux les mieux disants, les moins gourmands et les plus opaques. Même la Suisse, longtemps modèle des paradis fiscaux, n’est plus épargnée, comme en témoigne le tollé sucité au même moment par le parachute doré du PDG de la multinationale pharmaceutique Novartis (qui a fini par y renoncer, avant d’évoquer son possible exil fiscal au moment où les Suisses adoptaient une proposition référendaire pour limiter les rémunérations). Entre l’évocation de l’exil fiscal des riches et l’évasion fiscale, il y eut toutefois un grand retournement : autant la première fut accompagnée d’un concert d’approbations des protestations des riches, aidés par des médias s’indignant à l’unisson d’une pression fiscale excessive, autant la fraude fiscale d’un ministre, de surcroît en charge de la lutte contre cette même pression fiscale, fut unanimement condamnée, avant que cette réprobation ne s’étende aux paradis fiscaux. Il s’agit pourtant de deux procédés servant le même but. Sans doute l’exil fiscal est-il légal, s’il n’est pas tout à fait loyal, puisque uniquement valable sur le papier : Gérard Depardieu n’ira pas vivre dans un village belge, bien trop ennuyeux, pas plus que dans une ex-république soviétique « dangereuse » ; sans doute, à l’inverse, l’évasion fiscale est-elle à illégale et, en principe, pourchassée par tous les Etats même les plus cléments. Serait-on tout à coup si sensibles à la légalité ? On sait évidemment que la fraude fiscale paraît parfaitement légitime aux fraudeurs. Et même à beaucoup de ceux qui ne sont pas assez riches pour en profiter mais qui, par une ruse de la raison, l’approuvent : c’est que, jugent-ils, s’ils étaient riches, il ne manqueraient d’en faire autant. Façon de préserver des rêves de richesse qui ne se réaliseront jamais. Dans ce concert hypocrite, l’exil fiscal et l’évasion fiscale attirent donc l’attention sur un phénomène majeur de notre époque d’enrichissement des riches : leur révolte.

Les élites françaises

Amphi Boutmy, le 16 janvier 2014. L’administration de Sciences Po a bien fait les choses. Il est vrai que l’invitation des anciens élèves n’est pas seulement un rite nostalgique mais qu’il s’agit de lever des fonds. Les anciens — ils ont dépassé la cinquantaine et les têtes sont majoritairement blanches — sont donc accueillis par la directrice de la stratégie et des relations publiques, Brigitte Taittinger-Jouyet. Le directeur Frédéric Mion va exposer ses idées sur Sciences Po, annonce-t-elle. Le nouveau directeur répond aux questions que lui pose la responsable de l’école de journalisme… de Sciences Po. Les questions que le public est censé se poser. On ne parlera évidemment pas du scandale des rémunérations d’une institution qui, à force de vanter les vertus du secteur privé, a donné à ses dirigeants l’envie d’en bénéficier, et d’abord des salaires et des primes. On évoquera encore moins la mort de l’ancien directeur dans un hôtel de New York. On a d’ailleurs déjà oublié la crise de succession. Et puisque tout allait bien ou presque, Sciences Po poursuit la même politique. Car l’école accumule les succès, bénéficie d’une notoriété internationale croissante, améliore son excellence dans tous les domaines, développe son campus urbain, s’ouvre sur la diversité de la société et renforce ses ressources en compétences intellectuelles. C’est le directeur qui le dit. L’exercice est parfaitement exécuté mais paraîtrait trop préparé si la salle n’était pas invitée à parler. Une douzaine de questions convenues ne risquent pas de perturber la démonstration. Pourtant, un retraité distingué s’adresse au directeur en reprenant ses propos sur l’excellence de Sciences Po, ses progrès, son ouverture. Une école extraordinaire, mais corrige-t-il, « comment expliquer que depuis 15 ans la France ait connu une des plus fortes hausses du chômage en Europe, une des plus fortes hausses de la dette publique et que les finances publiques soient en aussi mauvais état ? Or Sciences Po forme les élites qui ont abouti à ces résultats », conclut-il. La salle est un peu interloquée devant tant d’audace. Avec son pedigree d’excellence, le directeur ne peut être embarrassé. Posément, il répond que le jugement est un peu excessif, qu’il y a des points positifs dans l’évolution du pays, qu’on peut interpréter différemment les problèmes évoqués. Dans la forme comme dans la substance, une exhibition de rhétorique officielle. Il ne serait pas convenable de répondre aux questions inconvenantes. Le public de l’amphi Boutmy a été convaincu par les explications du directeur. Les anciens sont venus pour entendre célébrer le capital culturel avec lequel ils vivent depuis plusieurs décennies. Ainsi vont les rituels de célébration des groupes élus qui ne viennent pas s’infliger un exercice de doute ou d’autocritique. Nul n’attendait une réponse à la question sinon la réaffirmation de l’excellence de l’école. Le directeur a pourtant implicitement répondu en reconnaissant, par le silence, son statut dans la formation des élites françaises. Imagine-t-on ailleurs un directeur défendre son établissement en défendant son pays ? On ne peut mieux avouer qu’on se prend pour le pays. Et le directeur ne manque pas de bonnes raisons de le penser.