vendredi 29 mai 2015

Bons conseils pour femme enceinte

La grossesse est, pour les deux parents, le début d'un long parcours semé d'injonctions, qui résonnent comme autant de rappels à la norme, notamment sexuée. Cela va du bon conseil d'amie sur l'allaitement au top 10 des choses à éviter pendant la grossesse, en passant par les injonctions sociales qui irriguent la société en profondeur. C'est ainsi: devenir père ou mère fait de vous un sujet de débat permanent. Or beaucoup de ces conseils véhiculent, plus ou moins à dessein ou parfois totalement inconsciemment, une certaine vision de la parentalité. Souvent, cette vision est sexuée et fonctionne comme un rappel à l'ordre qui procède d’une forme d’essentialisation subite et brutale pour les deux sexes. Pour les mères, la maternité est une expérience singulière d’essentialisation: être vue comme une mère avant d’être une personne, c’est un sacré changement. La grossesse, le fait de se faire sans cesse adresser la parole par des inconnues qui font des commentaires sur votre corps ou que des individus prennent des initiatives étranges comme toucher votre ventre, est déjà de ce point de vue un moment très particulier: votre état dépasse votre personne. Pendant ce temps, le futur père vit une expérience moins visible mais tout aussi troublante… Les injonctions commencent à pleuvoir: il faut savoir que sur ce grand plateau de débat improvisé (imaginez une arène à la David Pujadas ou Arlette Chabot avec dix tables qui se font face), les pères sont pris pour des idiots. Ça commence aux cours de préparation à l'accouchement –le cauchemar des couples pudiques qui pensaient jusqu'ici conserver un certain mystère dans leur vie quotidienne. Là, dans les salles feutrées d'une maternité, on s'adresse quasi exclusivement aux femmes, en n'oubliant jamais d'évoquer le rôle des futurs papas: «Bon, et il faudra être gentil avec elle hein, lui faire des massages, lui préparer des bons dîners...» ou «Pour aider la maman, vous pouvez commencer à préparer le sac de maternité avec elle, d'accord?». Par petites touches, on installe un état de fait: les pères sont d'abord et avant tout considérés comme «annexes» et «complémentaires». Ils ne sont pas au centre du jeu. La mécanique est en place. Et, tout commence là, il faut trouver sa place au père. Mais que faut-il partager et que faut-il garder pour soi? Faut-il discuter épisiotomie et césarienne avec son compagnon? Et par exemple, comment gérer la délicate phase de l’accouchement? En soi, l'accouchement est une vaste période d'objectivisation du corps. Ces moments sont laissés à la discrétion des médecins, qui ont alors le pouvoir. Il faut leur faire confiance. Ainsi, on se retrouve dépossédée, alors que le recours à la césarienne ou même à la péridurale diffère selon les pays. On ne parle plus d’infantilisation mais de biopouvoir, pour reprendre le terme de Foucault. Rien de grave si l’accouchement se passe bien. Mais la frustration de ne pas être associée à des choix qui concernent votre propre corps est difficile à vivre. Le mieux reste d’en parler à ses paires. Quitte à entendre tout et n'importe quoi. Enceinte, c’est ainsi, on écoute les pires récits d’accouchement de copines, de collègues, de cousines etc. On préserve les pères de ces histoires sanglantes, terribles, fatales parfois. Les militantes de l’accouchement naturel qui ont éprouvé un bonheur fou à maîtriser ce moment en parlent, les fans de l’allaitement comme celles qui sont contre s’adressent aux futures mères, cherchent à les influencer. Et déjà des modèles, des visions du corps, de la place de chaque parent, se dessinent et se contredisent. Mais rassurez-vous: les pères aussi font l'objet de sollicitudes. Ils peuvent même trouver des oreilles attentives et compréhensives aux «réunions papas». Si, si, ça existe. Organisées dans certaines maternités à l'heure de l'apéro, elles réunissent des pères anonymes qui peuvent ainsi confier leurs doutes les plus intimes devant des inconnus. Là, on reprend tout à la base, pour «conscientiser», disent les sages-femmes. Autour d'un plateau de cacahuètes, les pères qui ne se connaissent ni d'Ève ni d'Adam converseraient ainsi gaiement, sans honte ni tabou. Une véritable infantilisation qui paniquerait même ceux qui, jusqu'ici, se sont fait confiance.

vendredi 24 avril 2015

Jouer à la Majella

Un séminaire en Italie peut prendre des formes très différentes, selon l'endroit où l'on atterrit. L'année dernière, la direction de mon entreprise m'avait envoyé à Milan, une ville que j'avais bien apprécié pour son dynamisme et son animation. Je pensais atterrir une fois encore dans une des grandes villes d'Italie : Florence, Rome ou Naples, peut-être. Le séminaire de cette année a cependant pris un visage très différent puisqu'on m'a cette fois envoyé dans les Abruzzes, dans le parc national de la Majella. Le parc ne se caractérise pas tant par son caractère italien que par sa position loin du monde. Loin des plages bondées, loin de la foule. C'est un havre de paix formé de montagnes et de champs parsemés d’ermitages médiévaux. Ce parc national italien encercle le massif de Monte Amaro, le deuxième pic le plus haut de tout le massif des Apennins. Culminant à haute altitude, les montagnes de la Majella offrent elles-mêmes une grande variété de reliefs à arpenter. Au pied du massif, des champs et des forêts alpines cèdent peu à peu la place aux paysages semi-désertiques des sommets, constellés de neiges éternelles. Au programme, bien sûr : des randonnées. Mes collègues et moi sommes partis de Decontra, un hameau montagnard à 810 m d’altitude. L'endroit jouit d’un panorama incroyable sur les prairies sauvages au sud de la gorge. De nombreux sentiers débutent à cet endroit, pour s'élancer à l’assaut des sommets ou paresser parmi les fleurs sauvages. Nous avons pris une demi-journée pour crapahuter jusqu’à San Bartolomeo. Au terme d’un sentier rocailleux longeant les champs, nous avons ainsi traversé le plateau de Valle Giumentina débouchant sur ce sanctuaire médiéval. Les pistes ondulent entre les troupeaux de moutons et les chemins herbeux sont bordés de curieuses habitations coniques (désertées par les bergers). On dit qu’il y a des années, quand un missionnaire chrétien égaré s'aventurait dans les montagnes, ils se cachaient dans une grotte pour former une nouvelle faction. On trouve d’autres ermitages en pierre en plongeant dans le monde de la gorge d’Orfento. En bas de la gorge, il y a bien sûr la rivière Orfento, avec ses rives ombragées cernées d'une verdure luxuriante et ses sentiers isolés longeant les eaux cristallines. L'endroit est absolument splendide et offre un très agréable sentiment d'isolement. Les endroits qui ne sont pas envahis par les touristes sont de plus en plus rares, et c'est pourquoi ce séminaire en Italie s'est-il avéré au final encore plus riche que celui de l'année dernière. Suivez le lien vers l’organisateur de ce séminaire en Italie si cette expérience vous intéresse.

Vers la fin du socialisme ?

Nous assistons en direct à la disparition du socialisme, incapable d’entretenir des illusions et de nouer des alliances électorales, et balayé de son ancrage territorial. Le socialisme, tel que l’incarne François Hollande, repose sur trois piliers. D’abord, la capacité à faire vivre des illusions : raser gratis, accroître le temps libre, créer de nouvelles allocations et toujours repousser les réformes essentielles. Ensuite, la constitution d’un maillage territorial très puissant, souvent mêlé de clientélisme, qui a permis à la Rue de Solferino de distribuer des mandats de manière à faire taire les divisions. Enfin, la prédisposition à nouer des alliances électorales, notamment avec la gauche de la gauche et les Verts. Ces trois piliers sont en train de voler en éclats. Du côté des illusions, les socialistes ont été servis. Ils ont vécu pendant quelques mois en se récitant certains passages du discours du Bourget de janvier 2012. Ils ont mis leurs espoirs de côté pendant toute la durée du débat sur le “mariage pour tous” en croyant qu’il était plus important de changer la vie que d’améliorer les conditions de vie. Et une fois passé ce débat sociétal, ils se sont rendu compte que François Hollande les avait bernés, que la finance, loin d’être une ennemie, était une amie, que Bruxelles exigeait le gel des pensions et de la rémunération des fonctionnaires, et qu’il fallait maintenant passer à la caisse. C’est ce qui a provoqué la déroute aux municipales de 2014 puis, juste après, aux élections européennes. Mais François Hollande continuait de croire à son incroyable baraka. “Monsieur 3 %”, comme on l’appelait au PS en 2011, a fait le pari que la droite allait se faire broyer par le Front national et que, faute de candidat “acceptable”, il serait en mesure d’affronter Marine Le Pen au second tour de 2017. Les terribles attentats de janvier lui ont même permis d’endosser enfin une stature présidentielle qu’il avait laissée au portemanteau de l’Élysée. Avec ces élections départementales, il voit se défaire sous ses yeux le maillage territorial si important pour un parti où les divergences sont si fortes qu’elles ne peuvent être dissoutes que dans la distribution de présidences de département ou de région. Dans quelques jours, la gauche, qui dirigeait 61 départements, n’en contrôlera plus qu’une petite trentaine. Après la perte de nombreuses grandes villes l’an passé et la défaite des régionales à la fin de cette année, ce scrutin marque la disparition du socialisme territorial. Le dernier pilier du socialisme, depuis le congrès d’Épinay (1971), réside dans sa capacité à nouer des alliances. Ce qu’il n’a pas su faire pour ces élections départementales. Pour être bien présent de nouveau en 2017, François Hollande aurait besoin de se réconcilier avec les frondeurs, avec les Verts et avec la gauche de la gauche. Pour cette dernière, il ne se fait plus guère d’illusions. Jean-Luc Mélenchon et ses satellites ne se feront pas avoir deux fois de suite et préfèrent marcher sur les traces de Syriza, même si elles mènent à l’abîme, plutôt que de nouer un pacte faustien avec un président socialiste qui prend ses ordres à Bruxelles. S’agissant des frondeurs, ce n’est pas plus simple, car il lui faudrait sinon changer de politique économique, du moins distribuer un peu de pouvoir d’achat. Or la croissance, si elle revient vraiment, reste trop timide pour envisager la moindre entorse à la politique de rigueur budgétaire. D’autant que les économies demandées par la Commission européenne pour 2015 ne sont pas encore financées. Quant aux Verts, ils sont bien trop gourmands pour que François Hollande parvienne à trouver la moindre entente avec eux. Si Manuel Valls n’était pas premier ministre, il pourrait transiger sur la question des sans-papiers, sur les projets de barrage ou d’aéroport. Mais les fidèles de Cécile Duflot posent en préalable à tout accord la fermeture d’un bon nombre de réacteurs nucléaires. Or c’est une mesure que la France ne peut assumer ni sur le plan technique ni sur le plan financier. Il n’y aura donc plus d’alliance avec les écologistes.

Le problème de la loi sur le renseignement

La loi sur le renseignement discutée à l'Assemblée nationale suscite de nombreuses craintes, venant aussi bien d'associations d'activistes du web que de syndicats, sur son éventuel caractère liberticide. Quelles sont les principales sources d'inquiétudes et sont-elles justifiées ? Le problème c'est la création d'une autorité administrative indépendante qui n'a aucun pouvoir réglementaire. On pourrait espérer qu'une autorité qui contrôle les techniques de renseignements le fasse effectivement. Ce n'est pas le cas, elle sa cantonnera au terrain administratif à vérifier qu'un service habilité pour un motif prévu par la loi effectue une certaine technique de renseignement. C'est un contrôle en amont, mais tout l'enjeu quand on parle de renseignements se passe en aval. Par définition, l'information brute n'est pas encore analysée ni qualifiée comme renseignement utile. Jusqu'à présent le projet de loi prévoit des durée de conservation selon le type de durée concernée. Cela peut-être court – 6 mois – pour les correspondances électroniques. Une conservation plus longue, un an, est faite pour les données de localisation. Quant aux données de trafic (les sites sur lesquelles vous vous rendez par exemple), elles, peuvent être gardées 5 ans. Ces durées s'ajoutent au temps que les acteurs privés (opérateurs de télécom, fournisseurs d'accès, éditeur de réseaux sociaux) doivent conserver des donées de leur utilisateur. De tout cela, l'autorité de contrôle n'aura un oeil que sur la validité de la demande, avant la collecte de données. Ensuite, il n'y aura pas de contrôle sur ce qui a été collecté et qui peut donc être gardé pendant 5 ans. Il y a un premier décret passé le 24 décembre qui a mal été vécu car conçu en catimini, concernant les écoutes. La crainte était à juste titre car beaucoup faisait le paralèlle avec les Etats-Unis et le Patriot Act qui a mis toute la population américaine sur écoute. Mais en France, deux éléments nous protègent : primo, nous n'avons pas les moyens des services américains ; secundo, nous avions jusqu'au début des années 90 une des lois les plus laxistes en matière d'écoutes, mais suite aux affaires de la cellule de l'Elysée, Michel Rocard a fait voté en 1991 une loi plus restrictive et protectrice. Ayant le texte de la loi en discussion, je ne suis pas particulièrement inquiet sur l'aspect liberticide, même si certaines dispositions peuvent interpeller : je pense notamment au placement sous surveillance sans qu'un magistrat donne son avis, avec un contrôle seulement a posteriori. Effectivement, il y a un risque. En outre, cette loi ne traite pas stricto sensu du renseignement, elle porte mal son nom. Elle encadre plutôt les méthode de recueil d'information par la police et les services du ministère de l'Intérieur, cela ne donne pas plus de pouvoir à la DGSE.

lundi 9 mars 2015

Bis repetita placeo et montgolfière

Lors d'un passage dans l'Orne l'année dernière, j'ai découvert un joli petit château de multiples manières. Depuis les airs d'abord, lors d'un vol en montgolfière que j'effectuais avec des amis ; puis à pied pour en explorer l'intérieur. Si vous passez par ce département un jour, il mérite bien une petite visite. Imaginez le lieu. Majestueux, surplombant de splendides terrasses, le château de Sassy domine fièrement les vallons environnants, dans la campagne d’Argentan. Datant du XVIIIe siècle, il vient de subir une restauration qui met en valeur ses murs de pierre et de brique ainsi que son orangerie. Lorsqu'on pénètre dans le château par la cour d’honneur, on est saisi par l’élégance des bâtiments en U, très bien entretenus. Il en va de même à l’intérieur où l’on peut parcourir des appartements ornés de tapisseries d’Aubusson et des Gobelins. Le mobilier y est superbe, notamment la bibliothèque du chancelier Pasquier qui publia six tomes de ses Mémoires allant de la fin de Louis XVI à la Restauration et la monarchie de Juillet. La famille d’Audiffret-Pasquier est toujours propriétaire depuis 1850 de ce domaine, veillant sur son intégrité. De sublimes jardins à la française s’ouvrent sur la campagne environnante, par trois terrasses somptueuses. Ce jardin a été réalisé en 1925 seulement, par le paysagiste Achille Duchêne à la demande du duc d’Audiffret. L’ancien potager, situé au pied du château, a été remplacé par trois terrasses plantées de nombreux buis et ifs taillés, mis en valeur par des allées de sable rose. Les murs entourant le potager ont été abaissés pour créer une belle perspective sur la vallée. Sur la dernière terrasse dort un bassin entouré de parterres symétriques majestueux. Quand on en gagne l’extrémité, il suffit de se retourner pour avoir une vue splendide sur le jardin et le château. Je ne pensais pas retourner là-bas un jour. Et pourtant, j'ai appris aujourd'hui que mon prochain séminaire d'entreprise aurait justement lieu là-bas ! Et, mieux encore, qu'il y avait au programme un vol en montgolfière qui était prévu pour l'occasion ! Je ne suis pas mécontent de réitérer cette expérience (le vol en montgolfière est une expérience étonnante et très dépaysante), mais je suis toujours sidéré de redécouvrir à quel point le monde peut être petit, par moments. Et pour ceux que cela intéresse, je vous laisse le lien vers ce site de vol en montgolfière.


Les riches doivent-ils se révolter ?

L’impôt est un sujet austère que l’actualité met parfois en spectacle. L’épisode brouillon de l’exil fiscal de Gérard Depardieu et la fraude fiscale avouée du ministre du budget Jérôme Cahuzac ont successivement braqué les projecteurs sur l’effort des riches pour échapper à l’impôt. Tandis que le premier épisode attirait l’attention sur d’autres riches contribuables qui eussent aimé plus de discrétion, tel Bernard Arnault, plus grosse fortune de France essayant d’obtenir la nationalité belge, le deuxième donnait plus de saveur encore aux révélations du Offshore Leaks, fuite de documents listant quelques bénéficiaires de comptes bancaires dans les paradis fiscaux. Exil fiscal, évasion fiscale, ces deux faces de l’effort antifiscal ne sont pas une spécificité française mais caractérisent la vaste communauté cosmopolite des riches à la recherche des territoires fiscaux les mieux disants, les moins gourmands et les plus opaques. Même la Suisse, longtemps modèle des paradis fiscaux, n’est plus épargnée, comme en témoigne le tollé sucité au même moment par le parachute doré du PDG de la multinationale pharmaceutique Novartis (qui a fini par y renoncer, avant d’évoquer son possible exil fiscal au moment où les Suisses adoptaient une proposition référendaire pour limiter les rémunérations). Entre l’évocation de l’exil fiscal des riches et l’évasion fiscale, il y eut toutefois un grand retournement : autant la première fut accompagnée d’un concert d’approbations des protestations des riches, aidés par des médias s’indignant à l’unisson d’une pression fiscale excessive, autant la fraude fiscale d’un ministre, de surcroît en charge de la lutte contre cette même pression fiscale, fut unanimement condamnée, avant que cette réprobation ne s’étende aux paradis fiscaux. Il s’agit pourtant de deux procédés servant le même but. Sans doute l’exil fiscal est-il légal, s’il n’est pas tout à fait loyal, puisque uniquement valable sur le papier : Gérard Depardieu n’ira pas vivre dans un village belge, bien trop ennuyeux, pas plus que dans une ex-république soviétique « dangereuse » ; sans doute, à l’inverse, l’évasion fiscale est-elle à illégale et, en principe, pourchassée par tous les Etats même les plus cléments. Serait-on tout à coup si sensibles à la légalité ? On sait évidemment que la fraude fiscale paraît parfaitement légitime aux fraudeurs. Et même à beaucoup de ceux qui ne sont pas assez riches pour en profiter mais qui, par une ruse de la raison, l’approuvent : c’est que, jugent-ils, s’ils étaient riches, il ne manqueraient d’en faire autant. Façon de préserver des rêves de richesse qui ne se réaliseront jamais. Dans ce concert hypocrite, l’exil fiscal et l’évasion fiscale attirent donc l’attention sur un phénomène majeur de notre époque d’enrichissement des riches : leur révolte.

Les élites françaises

Amphi Boutmy, le 16 janvier 2014. L’administration de Sciences Po a bien fait les choses. Il est vrai que l’invitation des anciens élèves n’est pas seulement un rite nostalgique mais qu’il s’agit de lever des fonds. Les anciens — ils ont dépassé la cinquantaine et les têtes sont majoritairement blanches — sont donc accueillis par la directrice de la stratégie et des relations publiques, Brigitte Taittinger-Jouyet. Le directeur Frédéric Mion va exposer ses idées sur Sciences Po, annonce-t-elle. Le nouveau directeur répond aux questions que lui pose la responsable de l’école de journalisme… de Sciences Po. Les questions que le public est censé se poser. On ne parlera évidemment pas du scandale des rémunérations d’une institution qui, à force de vanter les vertus du secteur privé, a donné à ses dirigeants l’envie d’en bénéficier, et d’abord des salaires et des primes. On évoquera encore moins la mort de l’ancien directeur dans un hôtel de New York. On a d’ailleurs déjà oublié la crise de succession. Et puisque tout allait bien ou presque, Sciences Po poursuit la même politique. Car l’école accumule les succès, bénéficie d’une notoriété internationale croissante, améliore son excellence dans tous les domaines, développe son campus urbain, s’ouvre sur la diversité de la société et renforce ses ressources en compétences intellectuelles. C’est le directeur qui le dit. L’exercice est parfaitement exécuté mais paraîtrait trop préparé si la salle n’était pas invitée à parler. Une douzaine de questions convenues ne risquent pas de perturber la démonstration. Pourtant, un retraité distingué s’adresse au directeur en reprenant ses propos sur l’excellence de Sciences Po, ses progrès, son ouverture. Une école extraordinaire, mais corrige-t-il, « comment expliquer que depuis 15 ans la France ait connu une des plus fortes hausses du chômage en Europe, une des plus fortes hausses de la dette publique et que les finances publiques soient en aussi mauvais état ? Or Sciences Po forme les élites qui ont abouti à ces résultats », conclut-il. La salle est un peu interloquée devant tant d’audace. Avec son pedigree d’excellence, le directeur ne peut être embarrassé. Posément, il répond que le jugement est un peu excessif, qu’il y a des points positifs dans l’évolution du pays, qu’on peut interpréter différemment les problèmes évoqués. Dans la forme comme dans la substance, une exhibition de rhétorique officielle. Il ne serait pas convenable de répondre aux questions inconvenantes. Le public de l’amphi Boutmy a été convaincu par les explications du directeur. Les anciens sont venus pour entendre célébrer le capital culturel avec lequel ils vivent depuis plusieurs décennies. Ainsi vont les rituels de célébration des groupes élus qui ne viennent pas s’infliger un exercice de doute ou d’autocritique. Nul n’attendait une réponse à la question sinon la réaffirmation de l’excellence de l’école. Le directeur a pourtant implicitement répondu en reconnaissant, par le silence, son statut dans la formation des élites françaises. Imagine-t-on ailleurs un directeur défendre son établissement en défendant son pays ? On ne peut mieux avouer qu’on se prend pour le pays. Et le directeur ne manque pas de bonnes raisons de le penser.